Sujet: L'Afrique du Nord et la période coloniale. Conversion en Islam. Députation.
Série : Histoire
Ense et aratro. Par l'épée et par la charrue. Devise du citoyen qui sert son pays en temps de guerre par son épée, en temps de paix par les travaux de l'agriculture. C'était la devise du maréchal Bugeaud, alors qu'il était gouverneur de l'Algérie.



 Suite Page 5. 

 Les nouvelles élections. Touche pas à « ma bouteille ». Fin d’un règne.

    Robert Bichet d’écrire : Le docteur Grenier a donc été, pendant son court mandat, fidèle à ses promesses. Il sollicita de ses compatriotes aux élections générales de 1898 le renouvellement de ce mandat.
   …Malheureusement, trop soucieux de la loi Coranique, l’élu musulman a commis une faute impardonnable aux yeux des Pontassaliens, il s’est prononcé contre l’alcool[1] et par répercussion contre l’absinthe[2]. Pour financer les charges de sa proposition de loi concernant la défense nationale il n’hésitait pas à proposer une augmentation de 25% des droits sur l’alcool et proposait en outre un nouvel impôt dont « seront frappés tous les vins en bouteille, alcools ou liqueurs en bouteille, ou autres boissons en bouteille titrant plus de 15% d’alcool par litre : cet impôt ne pourra inférieur à 0,05 fr. ou supérieur à 2fr bouteille ».
   Se prononcer ainsi contre l’absinthe, condamner cette « fée » en bouteille qui répandait alors ses bienfaits sur la capitale du haut-Doubs qui ne comptait pas moins de vingt-deux distilleries, c’était se suicider.
   La condamnation du docteur Grenier ne se fit pas publiquement, elle se fit de façon sournoise de bouche à oreille. Elle se fit par les cafés, nombreux dans l’arrondissement de Pontarlier. Les cafés firent l’office d’échos qui se répercutèrent, amplifièrent la condamnation. Ce flot emporta le docteur Grenier…
   La plupart des chroniqueurs qui se sont intéressés à la vie du docteur Grenier prétendent que c’est sans la moindre amertume qu’il accepta sa défaite. Je crois que c’est inexact. La preuve c’est qu’après cette défaite il quitta Pontarlier.
   Robert Fernier explique que c’est parce qu’un nouveau médecin avait pris sa place. Ce nouveau médecin était là quand, deux ans après, Philippe Grenier revint à Pontarlier pour préparer une nouvelle candidature. Je crois que la meilleure analyse des sentiments qu’éprouva alors le docteur Grenier est due à Hyppolyte Buffenoir qui écrivait :
  
« Le docteur regrette certainement de ne plus siéger à la Chambre, mais ses regrets, très nobles, viennent uniquement de ce qu’il ne peut plus travailler avec autant d’efficacité à la diffusion des principes d’humanité qui lui sont chers. S’il a de l’ambition, elle est d’un ordre tout à fait élevé. »
   Il est vrai qu’il ajoutait :
  
« A mon sens, les âmes naïves comme la sienne, ne sont point faites pour cette arène de gladiateurs qu’on appelle la politique. »
   …Aussi en 1900 Philippe Grenier revient à Pontarlier pour y exercer la médecine mais avec l’espoir d’une nouvelle élection… (Op. cit.). 
   Battu aux élections, le docteur Philippe Grenier allait se consacrer à la médecine, sans jamais se désintéresser de la chose publique.  

   Remarque. La politique est bien une arène de gladiateurs. Elle est aussi une branche de la Philosophie. Pour une personne soumise, on comprendra facilement, qu’en terre biblique, ce n’est pas sa place. Très vite, s’il est pratiquant, il se heurtera à des gens sans foi ni loi. Au problème vestimentaire s’ajoutera bien d’autres problèmes comme le problème de la nourriture, puis comme ici de la boisson. Très vite, il risquera de se faire marginalisé. Le monde biblique ne comprenant pas sa démarche. D’où… s’abstenir, et inviter plutôt les gens au sentier du divin Créateur, à Sa religion.  

   Le retour à Pontarlier.

      Robert Bichet d’écrire : Très vite il retrouve une clientèle qui est plus une clientèle de pauvres gens que de bourgeois fortunés. Par tout temps, de jour comme de nuit, il va continuer à parcourir à cheval Pontarlier et sa campagne.
   Ce n’est que beaucoup plus tard au début de la guerre de 1914 qu’il abandonna ses visites à cheval. La guerre le laissa seul médecin civil à Pontarlier. Ses confrères lui avaient adressé la liste de leurs clients. Il acheta alors une voiture légère du type victoria, à laquelle il attela « Saïd[3] » et partit, accompagné de Fridolin, son palefrenier, qui tenait les rênes, soigner les malades…

   Visite à Paris

   Au printemps de 1925 le docteur Grenier se rend à Paris. Ce fut la dernière fois qu’officiellement, il se vêtit de son burnous blanc. Quelles magnifiques journées pour le docteur «  Je le vois encore, se souvient son ami et voisin M. Saillard, il était réellement heureux. Il était là, avec sa valise, partant pour Paris inaugurer la Mosquée[4] ».
   Il y avait près de trente-cinq ans, avant son élection à la chambre des députés, que le projet de construire une mosquée à Paris avait été lancé par MM. Barboux, Ribot, Tarieux et le Prince d’Aremberg et que son emplacement avait été fixé.
   Le docteur Grenier avait été invité à participer à l’inauguration de cette mosquée enfin réalisée. On imagine tout ce que cet événement put susciter de joie chez ce musulman qui se proclamait le « Prophète de Dieu ».  

   L’homme

   (…) A cet homme si particulier, il fallait une femme qui le comprit. Ce fut le cas de Marie-Antoinette Courtet.
   Elle était comtoise, elle était originaire de Bouverans où elle était née le 2 septembre 1847 d’une mère célibataire.
   Profondément catholique, consciente des réalités matérielles de l’existence, peu perméable aux apparentes bonnes raisons d’autrui, celle qui allait devenir Mme Grenier était tout à fait l’antithèse de son mari. Elle le compléta remarquablement.
   Elle respectait ses convictions religieuses dont elle avait découvert la sincérité et la profondeur. Elle admirait l’intelligence et la bonté du docteur Grenier pour qui elle fut une compagne sans reproche, l’entourant d’une affection dont il avait grand besoin et gérant de son mieux les affaires du ménage.
   Le couple n’eut pas d’enfant. 
   Le docteur Grenier, ne se consola pas d’avoir perdu la tribune du Palais-Bourbon, car il portait dans cœur la passion du bien public. Jamais il ne se désintéressa de ses coreligionnaires et des grands problèmes du pays. Il fut pris alors d’une fièvre épistolaire qui ne cessa que dans sa vieillesse. Il continua de son cabinet de la rue du Faubourg Saint-Pierre à s’intéresser aux musulmans d’Algérie et d’ailleurs, correspondant avec eux, les conseillant, les guidant, se faisant leur avocat en toutes occasions…
   (…) La guerre ne fut pas pour lui une surprise, mais le patriote pleura quand le lundi 17 juin 1940 à 5 heures du matin les Allemands occupèrent Pontarlier. 
   Le jour même, dans la soirée, il avait 75 ans, il se présente au Maire pour se mettre à sa disposition pour le cas où les allemands réclameraient des otages.
   Il ne vit pas la fin de la guerre. Il subit l’occupation et mourut le 25 mars 1944. Moins de six mois après, le 5 septembre 1944, Pontarlier était libérée par un de ces régiments de Nord-Africains qu’il avait réclamés toute sa vie.
   (…) Le docteur Grenier est mort le 25 mars 1944, il avait 79 ans.
   Malgré la guerre, malgré l’occupation, il eut les obsèques qu’il méritait. Comme jadis à Beaume-les-Dames pour ses parents, toute la ville de Pontarlier et la campagne l’accompagnèrent au cimetière et il eut quatre discours prononcés par le Maire de Pontarlier, le délégué départemental de l’ordre des médecins, le député de Pontarlier et le Sous-Préfet. Tous rendirent hommage à sa bonté et à sa sagesse.
   Mais ce qui était le plus émouvant, c’est l’hommage de la foule innombrable, défilant recueillie, devant la tombe du docteur Grenier[5]… (Op. cit.)
   En ce qui concerne la place qu’occupait l’ami fidèle des populations autochtones de notre Afrique du Nord, l’influence spirituelle qu’il avait su imposer, nul mieux que Si Kadhour ben Gabrit, Chef du Protocole de Sa Majesté Chérifienne, ne pouvait le souligner, qui écrivait à Madame Philippe Grenier :
  
« C’est avec un profond regret que j’ai appris la mort de l’Illustre Docteur Grenier qui a fait tant de bien durant sa vie, qui a soulagé tant de misère et dont le nom est vénéré par le monde musulman[6]. » 

   Epilogue. L’hommage de Robert Bichet. In Memoriam. 

      Robert Bichet d’écrire : Le docteur Grenier a été conseiller municipal et député de Pontarlier, il s’est présenté trois fois aux élections législatives, il a échangé pendant des années une importante correspondance, sur des problèmes politiques, avec des autorités responsables, tout cela prouve qu’il avait la passion de la politique. Dans les fonctions que j’ai occupées, j’ai connu beaucoup d’hommes politiques, français et étrangers, je n’en ai rencontré aucun qui fut modeste. Un homme politique a, par définition, de l’ambition : l’ambition du bien public, c’est une ambition louable, noble, mais qui exclut la modestie.

   Philippe Grenier avait cette ambition, il l’avait pour ses coreligionnaires et pour son pays. Il avait aussi un sens, qu’ont beaucoup d’hommes politiques, le sens de la publicité, un certain « faire-savoir » qu’il utilisa souvent, il savait soigner sa légende !
   Le trait marquant de son caractère n’était pas la modestie, c’était la bonté ce qui est différent.
   La bonté qu’il a manifestée à tous, chaque jour de sa vie, qui a fait de lui ce merveilleux « médecin des pauvres » qui est le plus beau fleuron de sa renommée, cette bonté était un héritage familial.
   J’ai connu ou rencontré, à Besançon, à Cuse, en Haute-Saône une dizaine de parents proches ou éloignés de Philippe Grenier, des parents directs : neveux, cousins, ou des cousins lointains héritiers des dix-sept enfants du petit-fils du « Patriarche ». Ce qui les distinguait tous c’était la bonté. Du côté de sa mère, en lisant les biographies des Demesmay et des Thiébaud, j’ai été frappé, chez tous, par ce même trait de caractère : la bonté.
   La bonté du docteur Grenier était une qualité héréditaire qui fut chez lui, exaltée encore par la pratique du Coran.
   C’est sa conversion, c’est son vêtement, c’est son originalité, c’est son élection à la chambre des députés, c’est sa bonté qui l’ont rendu célèbre.
   L’histoire est ce qu’elle est, on ne la refait pas, mais il n’est pas interdit de rêver !
   …Qui aujourd’hui, soixante ans après, parlerait encore de Philippe Grenier ?
   Pontarlier a eu de nombreux députés, certains furent des hommes éminents. Quelques-uns – pas tous – ont aussi leur rue et un portrait dans la galerie de l’Hôtel de Ville, mais qui les connaît ?
   Or depuis bientôt quatre-vingt ans, le docteur Grenier continue à défrayer la chronique. Il ne passe pas d’année, sans qu’ici où là, un article de la presse de Paris ou de la presse de province ne rappelle le « député musulman ». Il est souvent cité dans les livres de souvenirs relatant la « Belle époque ». (…)

   Pour écrire ce livre j’ai questionné beaucoup de gens, des vieux surtout. Presque tous en me parlant du docteur Grenier ont eu ce mot : c’était une espèce de saint !
   Ils n’étaient pas seuls à penser ainsi et je ne puis mieux faire, ce sera le mot de la fin, que de citer à leur intention le journal L’Oeuvre. Dans son « Hors d’œuvre » du 20 août 1934 Georges de la Fouchardière disait du docteur Grenier :

   « Vous rappelez-vous Philippe Grenier, le député musulman ?
   « C’était un parfait homme, ce qui n’est pas une appréciation banale. Vous estimez peut-être qu’il n’est pas besoin de religion à un honnête homme pour se conduire en honnête homme, pas plus qu’il n’est besoin de bâton pour marcher droit, à un homme valide.
   «  Un journal comtois nous apprend que, non seulement il vit à Pontarlier, mais qu’il y exerce encore son art, entouré du respect et de l’estime des Pontassaliens. 
   « J’entends apprendre aux Parisiens qu’ils ont eu parmi eux un saint méconnu, un saint qu’ils ont sottement tourné en dérision, un saint comme il y en a assurément dans toutes les religions… Mais au diable si les Parisiens auraient été repérer un saint au Palais Bourbon.
   « Assurément, l’élu d’Allah n’a pas converti les élus du peuple (ce qui est une entreprise désespérée) mais il est réconfortant de songer que les élus du peuple n’ont point perverti l’élu d’Allah ! »

   Que le Seigneur des mondes nous guide tous dans ce qu'Il aime et agrée !


[1] Trois (ou quatre) choses empêchent le monde évangélique d’être « soumis » et de s’appeler ainsi. Parmi ces trois choses : l’amour de l’alcool. Et là le docteur a mis le doigt où il ne fallait pas.
[2] Liqueur alcoolique aromatisée avec cette plante (en France, fabrication interdite par la loi). L'élixir d'absinthe, composé de plantes aromatiques. "C'est de cet élixir que naquit l'absinthe qui devait être supprimée au début de 1914 après avoir fait les ravages que l'on sait." (Op. cit.)
[3] nom donné à son cheval.
[4] Paris, Vème arr.
[5] Le monde biblique n’a pas oublié l’homme qu’il a été et était pour eux.
[6] Robert Fernier. (Op. cit.).


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11/05/07 .

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