Sujet: L'Afrique du Nord et la période coloniale. Conversion à l'Islam. Députation.
Série : Histoire



 Suite Page 2. 

    Un avis du Partissisme des gauches.

   Voici mieux encore, Jean Jaurès, le grand tribun socialiste, s'adresse, par la voie du Matin (29 décembre),  « Au Prophète de Dieu ». Sa lettre vaut d'être citée, presque tout entière.

   « Monsieur,
   « ...laissez-moi vous dire, avec cette sincérité que vous semblez aimer, que votre élection est un des événements les plus considérables de ces dernières années... Ce qui est important dans votre élection, et peut-être décisif, c’est que par vous, pour la première fois, pénètre au Parlement, un député des Arabes... Dès maintenant, à n’en pas douter, ils vous considèrent comme leur envoyé, comme leur interprète. Quelle responsabilité pour vous, et aussi pour la Chambre même ! et comme ceux-là sont mal inspirés, comme ils comprennent mal l'intérêt de la France en Algérie, qui conseillent aux députés je ne sais quelle attitude de dédain ou de moquerie envers vous ! Il y a quelques semaines mon ami Viviani, dans la discussion sur 1’interpellation algérienne demandait éloquemment à la Chamb
re d'appeler devant elle tous les ans, pour l'examen du budget de l'Algérie, des délégués arabes. La Chambre accueillait cette proposition avec un scepticisme superbe : mais Allah, que dans notre jargon abstrait[1] nous appelons la force des choses, se joue comme il lui plaît des parlementaires, et quelques semaines après un sectateur[2] du Coran était envoyé à la Chambre pour y représenter, en apparence les électeurs de Pontarlier, et selon un dessein plus profond, tous les Arabes qui souffrent et attendent, des quais d'Alger au seuil du désert. Et comme éclate ici la  force de l'esprit ! Suspect au colon, spolié par le juif, systématiquement exproprié par le Code et la procédure, privé à dessein de ses écoles supérieures et dépouillé de sa civilisation comme de son domaine, ignoré d'ailleurs et dédaigné de la France continentale, l'Arabie d'Algérie s'affaissait dans une ignorance triste, dans une misère découragée ou haineuse[3]. Mais à la même heure, la force de  pensée, la  beauté de poésie, la puissance de piété et de rythme du Coran séduisait un Français de France ; et il se préparait à entrer au Parlement pour y défendre le peuple arabe[4] avec une autorité toute nouvelle, celle que lui donne une entière communauté de foi et d'âmes avec les vaincus.
   « Vous pourrez beaucoup pour eux. Monsieur ; que ferez-vous ! Le plus urgent, semble-t-il, est de les défendre contre nos préjugés... La vérité c'est qu'on a calomnié à plaisir ce peuple arabe pour le dépouiller tout à l'aise et
le dépouiller sans vergogne... Voulez-vous dire qu'il faut leur conférer immédiatement les droits politiques, l'électorat et l'éligibilité ? Oui, il le faut, mais à la condition de prendre au préalable, des mesures décisives qui ramènent à la France le cœur des Arabes. » 

   Annulation du scrutin. Le Partissisme des droites se mobilise. 

   Des journaux — ceux de droite — espèrent que l'élection du docteur Grenier sera annulée : 
  
« Il ne faut pas oublier, écrit Le Petit Havre du 29 décembre, en effet, que le successeur de M. Dionys Ordinaire, a été élu en quelque sorte par surprise, grâce à la division de ses adversaires, et aussi, dit-on, à des manœuvres qui seraient de nature à vicier le scrutin.»
   Quelles manœuvres ? Mystère... O bonne foi des cuistres[5] qui ne peuvent cacher leur déception ! Cependant le nouveau député adresse à ses électeurs les remerciements d'usage. Il le fait en des termes qu'on ne trouve pas souvent sous la plume des parlementaires :

   « ...Je demande à Dieu de persévérer toujours dans les principes que je me suis tracés : ne pas m'écarter de la voie droite, rester toujours un homme probe, dévoué, désintéressé, un homme du devoir[6]. »

   Mais le docteur Grenier, en cette fin d'année, a pris le train pour Paris, impatient sans doute de se mesurer avec la Capitale et de pénétrer les arcanes de la vie d'un député. Voici le portrait qu'en trace un rédacteur du Soleil (30-12-1896) :

   « Le député musulman de Pontarlier est arrivé mardi matin à Paris. M. le Docteur Grenier a fait son entrée dans la Capitale vêtu d'un burnous blanc, coiffé d'un turban à corde de chameau et chaussé de bottes à l'écuyère. C'est un homme de petite taille, aux mouvements sensiblement nerveux. Il n'a que trente ans ; on lui en donnerait quarante. Il a le type oriental très prononcé. On dirait un kabyle[7] des plus authentiques : le front est bombé : le visage ovule se termine par une barbiche claire et très noire, la peau est brune, et l'œil, noir et luisant, garde de longs instants l'immobilité contemplative des fils de l'Orient. »

   Un rédacteur du Temps ajoute :

   « En somme, le Dr Grenier a l'abord des plus sympathiques. Sa voix un peu lourde, le geste qui est lent. les yeux chauds et francs semblent caresser l'interlocuteur pour le persuader et le séduire. Ce nouveau « Prophète de Dieu » a reçu les dons naturels nécessaires dans toute œuvre de prosélytisme et d'apostolat. »

   Le National, Le Soir, La Pairie, rendent compte de l'arrivée du Dr Grenier à Paris. (Ce dernier journal a même délégué un dessinateur qui n'accouche, à la vérité, que d'un croquis insignifiant.)

   Les rédacteurs l'assaillent de questions :
  
— Pourquoi vous êtes-vous fait musulman ?
   — Avantages de l'Islamisme ?
   Vos opinions sur le fatalisme ? Sur la polygamie ?
   — « Vous désirez savoir pourquoi je me suis fait musulman ? leur répond-t-il. Par goût, par penchant, par croyance, et nullement par fantaisie, comme quelques-uns l'ont insinué. Dès mon jeune âge l'Islamisme et sa doctrine ont exercé sur moi une attraction presque irrésistible. A la suite de différents voyages que j'ai faits en Algérie, ce qui n'était que penchant est devenu ferveur, mais ferveur raisonnée, car ce n'est qu'après une lecture attentive du Coran, suivie d'éludes approfondies et de longues méditations que j'ai embrassé la religion  musulmane. J'ai adopté cette loi, ce dogme, parce qu'ils m'ont semblé tout aussi rationnels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la  foi et le dogme catholiques. J'ajoute que les prescriptions de  la  loi musulmane sont  excellentes, puisqu'on point de vue social, la société arabe[8] est basée tout entière sur l'organisation de la famille, et que les principes d'équité, de justice, de charité envers les malheureux, y sont seuls en honneur ; et qu'au point de vue de l'hygiène — ce qui a bien quelque importance pour un médecin — elle proscrit l'usage des boissons alcooliques et ordonne les ablutions fréquentes du corps et des vêtements »
. (Le Journal, 31 décembre 1890).

   « ...S'il existe des Prophètes (et j'entends par ces mots des réformateurs de l'humanité suscités par la volonté de Dieu) parmi les peuples de l'Afrique, pourquoi n'en aurions-nous pas parmi les peuples européens ? J'ai senti que ma mission était d'être, chez ce peuple, le prophète de Dieu. » (Le Gaulois, même date.)

   « ...Je prends congé du Docteur Grenier qui est, à mon avis, un fort galant homme, très simple et qui surprendra, j'en suis convaincu, plus d'un détracteur, car bien que son costume prête à la plaisanterie, il suffit de causer quelques minutes avec lui pour se rendre compte que ce n'est pas un fou qui parle, pas plus qu'un assoiffé de réclame. Tout, dans sa personne, je le répète dénote un convaincu, dans tous les cas, un honnête homme, un esprit éclairé[9] », écrit un rédacteur de La Lanterne qui était allé l'attendre en Gare de Lyon avec ses confrères.
   « ...il s'en faut de beaucoup qu'il soit un fanatique, comme on l'a prétendu, et il ne se livre pas non plus à toutes le» pratiques ridicules qu'on lui a prêtées »
, souligne un rédacteur de l’Eclair.

   Il  ressort  des  innombrables  articles  de  journaux que nous avons dépouillés, que le docteur Grenier était d’une courtoisie parfaite à l'égard des journalistes et d'une patience  rarement égalée. Les indiscrétions les plus savantes, les questions les plus oiseuses avaient leur réponse, et même, s'ils se sont approchés de lui pour le moquer, ces messieurs reconnaissaient qu'ils avaient affaire au meilleur des hommes. Il semble même que sa parole en a convaincu quelques-uns, ou tout au moins que les manifestations de sa foi, que son amour des hommes, que la générosité de ses conceptions sociales, aient infirmé la réputation qu'on veut lui faire. Il  semble...  mais ce serait mal connaître les Parisiens. Voici le tour des chansonniers : certains pastichent Béranger pour le blaguer :

   Je suis l'esprit incarné du Prophète,
   Un corps astral célèbre dans l'Islam.
   J'accours en France, et me fais une fête
   D'y susciter quelque peu de tam-tam.
   J'ai donc inclus mon nouveau domicile
   Au corps charnel d'un docteur gentleman.
   Je l'ai trouvé sympathique et docile...
   Dans un Grenier qu'on est bien musulman !
   A Pontarlier, ce neveu d'Hippocrate
   N'avait qu'un but : sauver le moribond.
   J'en fis soudain un fougueux démocrate
   Hypnotisé par le Palais-Bourbon.
   Sans doute il eût fait longtemps antichambre ;
   Mais mon burnous lui fut un talisman.
   Sous ce burnous je pénètre à la Chambre...
   Dans un Grenier, qu'on est bien musulman !
   Interrompant le train-train monocorde,
   Matin et soir, par toutes les saisons,
   On le verra. Place de la Concorde,
   Fort peu vêtu, faire ses oraisons.
   Mais, quand, bravant la moindre follicule,
   Il parlera de paix, d'amour..., d’aman,
   Ce ne sera pas du tout ridicule !...
   Dans un Grenier, qu'on est bien musulman !

             (Le Gaulois, 2 janvier 1897) 

   Aristide Bruant, fidèle à sa manière, fait parler un titi :

                        MARABOUTISME
  
Oui, mon vieux, c'est un musulman
   Qui vient d'rappliquer à la Chambre.
   On l'a  nommé dans l'mois d'décembre
   Pour nous l'envoyer l'jour de l'an ;
   l'parait qu'c'est un fanatique...
   Un marabout du Sahara...
   Pourvu qu'i n'ay' pas l'choléra...
   Manqu'rait pus qu'ça dans la boutique !
   I's'appelle l'docteur Grenier.
   Vrai... c'est pas pour jeter d'la bèche,
   Mais faut tout d’mêm’ qu'is s'oy'en dèche
   Les électeurs de Pontarlier.
   T'avoueras qu'c'est pas ordinaire
   De choisir un prophèt' de Dieu
   Pour représenter un chef-lieu
   Et remplacer D. Ordinaire !...
   Un Mosieu qui voudrait, chez nous,
   Implanter les mœurs africaines[10]...
   Qui s'lav' les pieds dans nos fontaines
   Et qui couche avec un burnous...
   Un client du perruquier Dache
   Qui viendra, les jours de gala,
   Gueuler sur nos boul'vards : « Allah ! »...
   Bono... Besef[11] !... « Ah ! non... macache
[12] ! »...
   Aussi, vois-tu, mon vieux Justin,
   Si c'est qu'ils ont fait ça pour rire,
   l'a ont  eu tort, et faut  leur dire !
   On n'blagu' pas avec le scrutin,
   Car si, grâce au Maraboutisme,
   On nomme encore un Arbico[13],
   Ça s'ra pus kif-kif bourrico,
   Ça deviendra du Maboulisme[14].

          (L'Echo de Paris, 11 janvier 1897)

    D'autres encombrent les colonnes de journaux de « bouts rimés » alors à la mode, où l'on chercherait vainement trace du moindre
   
   Robert Bichet dira : En ce temps-là il existait une censure, même pour les chansons. Cette censure était, il est vrai, très indulgente. Elle ne s’exerçait que pour la protection des mœurs, contre la chanson pornographique ; quand il s’agissait de chansons satiriques concernant des hommes ou des évènements politiques, elle ne sévissait que lorsqu’un pays voisin était gravement mis en cause ou quand il était porté atteinte à l’honneur d’un homme.
   C’est ainsi que fut censuré, le dernier couplet d’une chanson intitulée[15] : Le bain de pieds.
   Cette censure fut évoquée à la séance de la Chambre des députés du 2 décembre 1897 par M. Goussot qui protesta en ces termes :
  
« M. Goussot…Une autre encore (chanson) vise un de nos collègues, elle est intitulée Le bain de pieds (rires). Je crois bien que c’est notre honorable collègue M. Grenier qui est touché par cette chanson (vive hilarité).
   « L’allure en est tout à fait anodine. Elle ne renferme absolument rien de méchant contre M. Grenier. Je n’en citerai pour preuve que le dernier couplet qui a été interdit :
   Quand il a fini, comme i s’fout de la Prusse,
      Afin d’la défier,
   Ostensiblement, dans des chaussett’ russes
      Il rhabill’ ses pieds
   Et puis il s’en va, fier et solitaire,
       En bon député
   Toucher, noblement, le juste salaire
      D’sa publicité.
   (nouveaux rires)

   « M. Grenier a-t-il pu s’émouvoir de ce couplet ? Je ne le crois pas. Il ne signifie pas grand’chose et je crois qu’on aurait pu le laisser chanter. »
   J’ignore pourquoi la censure a interdit ce couplet qui n’est pas un monument d’esprit.
   Est-ce à cause de la Prusse ? des « chausett’russes » ? ou du « juste salaire d’sa publicité » trouvé outrageant pour le docteur Grenier ?
   Quoi qu’il en soit ce couplet n’a jamais été chanté. (Op. cit.).

    Remarque. Se laver les pieds est une chose qui étonne (étonnera) toujours l’homme européen, biblique. Ceci jusqu’à nos jours. Mettre les pieds dans un lavabo pour se les laver, soit faire son ablution ; en offusque plus d’un. Il est vrai que chez les gens de l’Evangile, il n’existe ni ablution après être allé aux lieux d’aisance, ni bain, douche, après un « rêve mouillé », simple jouissance, érection ou des rapports entre époux (légaux). D’où cet étonnement !

    La popularité du docteur Grenier.

    Robert Fernier d’écrire : Cependant, le nouveau député avait retenu une chambre à l'Hôtel des Etats-Unis, 135, boulevard du Montparnasse. Admirons-en le propriétaire ! La maison est prise aussitôt d'assaut par les journalistes. Le bon docteur confesse à l'envoyé du Figaro :

   « ...Je suis, voyez-vous, harcelé  par les visiteurs. Je ne sais plus où donner de la tête. Tous les matins, c'est ici une vraie procession. Des jeunes gens viennent se proposer pour me servir de secrétaires[16]. Des vieilles dames veulent m'intéresser à leurs bonnes œuvres. Des amis tiennent à me complimenter. Je reçois aussi une quantité de musulmans français... Des fleurs m'ont été apportées hier par une délégation des dames de la Halle. »

   Marc Réville, qui fut, lui aussi, député du Doubs, mande au Petit Comtois de Besançon :

   « Le Parisien a toujours besoin d'avoir son fait du jour. Aujourd'hui, le sujet de cette préoccupation est l'honorable Monsieur Grenier, député musulman de Pontarlier. Entrez dans un salon, dans un cercle, dans un milieu quelconque, on ne vous parlera guère des grands événements de la politique internationale, on viendra parler du nouveau prophète de Pontarlier. Et quand vos auditeurs apprennent qu'on a quelques attaches avec la Franche-Comté, du coup  vous devenez un  personnage  intéressant, et les questions se multiplient.»

   Ce qui surprend le peuple parisien qui, le plus souvent, ne s'étonne de rien, c'est, au moins autant que sa conversion à l'Islamisme, le costume du Docteur[17]. Gavroche, qui ne se retournerait pas derrière une vieille coquette coiffée d'un pot à fleurs, ni même sur un nègre en habit et ganté de beurre frais, ne comprend pus que l'on choque le conformisme A ce point de porter burnous et turban. Ah ! si le nouvel élu de Pontarlier avait l'idée de faire son entrée à la Chambre en marchant sur ses mains, ce serait autre chose :

   « Le burnous est-il un vêtement ou un déguisement[18] ? se demande gravement le correspondant du Progrès de Châteauroux. Il (le Dr Grenier) entend siéger au Palais Bourbon dans sa tenue de marchand de nougat... Une assemblée législative ne doit pas évoquer la vision d'une sortie des 4 Z'arts. Si le député de Pontarlier était raisonnable, il déposerait son burnous au vestiaire. Sauf à le reprendre les soirs de bal masqué... Sous la défroque carnavalesque dont s'affuble le député de Pontarlier, on doit voir un farceur dangereux contre lequel il est bon de prendre des précautions. » (31 décembre 1897).

   Un rédacteur du Journal est même allé interviewer le grave M. Pierre, secrétaire général de la Chambre, sur la question de savoir si le député Grenier serait prié de laisser son burnous au vestiaire :
  — « Mais il n'a jamais été question de cela ; jamais le bureau ne s'est réuni à ce sujet, et il n'avait, du reste, pas à le faire, le règlement étant muet à cet égard.», se récria ce brave fonctionnaire. « Nous accepterons  M. Grenier tel quel », ajoute-t-il, « quoique je ne vous cache pas que si, écoutant quelques amis, il voulait bien renoncer à son turban et à son burnous, nous en serions enchantés. »

   La France coulait, en ces temps anciens, des jours heureux, pour qu'une simple question de costume la passionnât a ce point[19]. Car, n'en doutons pas, tous les Français, et non pas rien que les journalistes, se posaient cette interrogation :
   « Comment, dans quelle tenue siégera-t-il ? »

   Mais la date fatidique (du 12 janvier 1897, qui est celle de la rentrée des Chambres, approche. La voici. Le public se presse dans les tribunes du Palais-Bourbon. Les députés sont au complet. Le docteur Grenier, classé au troisième rang sur la liste des plus jeunes membres de la Chambre, est appelé à siéger au Bureau, conformément à l'article premier du Règlement. Le Figaro donne un compte-rendu de la séance :

   « Celle-ci n'a pas manqué d'intérêt. C'est le Musulman qui en a été le clou[20]. On était venu pour le voir, on l'a vu, on l'a vu longtemps, et pour ne pas faire attendre son monde, il a manifesté tout de suite. Les journalistes parlementaires ont eu, dans la Salle des Pas-Perdus, la primeur de ses salamalecs[21].
   « ...II était en grand costume blanc, tout battant neuf, avec le burnous et le serre-tête. Il ressemble, d'ailleurs, à un vrai arabe, nez busqué, œil extatique et grosses lèvres... Il a pris part aux divers scrutins et, chaque fois qu'il a gravi les degrés de la tribune pour déposer son bulletin dans l'urne, il a renouvelé ses dévotions préliminaires, c'est-à-dire qu'il s'est agenouillé, comme pour donner une consécration religieuse à l'acte parlementaire qu'il accomplissait.
   « ...on n'a guère parlé que de lui pendant toute la séance. La curiosité dont il était l'objet ne semblait point l'importuner. »

    La vieille Gazelle de France, elle-même, emboîte le pas :

   « Le député de Pontarlier a fait son entrée théâtrale à la Chambre. Avant de monter les trois marches de pierre de l'entrée, il s'est baissé et a déposé sur chacune d'elles le baiser sacré.
   « Un huissier l'a conduit à sa place. Dans l'hémicycle : même cérémonie. Il a baisé chacun des gradins qu'il devait franchir.
   « La salle entière était debout[22].
   « On commentait vivement cette démonstration, et l'on se disait que si un Evêque s'était seulement permis de bénir le lieu où il devait siéger, on eût crié au scandale et on eût expulsé manu militari le prêtre.
   « Soyez musulmans et vos processions seront libres, ô Français[23] qui composez l'immense majorité du Peuple ! »

   Voici mieux encore. C'est L'Intransigeant qui nous l'offre, malgré l'article de Rochefort du 24 décembre 1896 :

   « Les honneurs de la journée appartiennent incontestablement au député mahométan qui a fait florès[24] à la Chambre. Une séance consacrée à l'élection du bureau n'attire jamais grand monde ; mais, hier, on se disputait les places, et le guignol parlementaire était assailli de curieux venus pour assister aux salamalecs[25] rituels du disciple de Mahomet.
   « Nous pouvons dire que les assistants en ont eu pour leur argent : ce qui est une façon de parler, puisque l'entrée du Palais-Bourbon est gratuite comme toute maison publique.
  « En arrivant claudo pede, le disciple de Mahomet commence par donner un coup de langue aux marches du perron de l'entrée des députés, côté droit. Puis, en passant sous chaque porte, il envoie un baiser au Dieu des Croyants.
   « ...Aussitôt entré dans la salle des séances, M. Grenier se met à genoux et lèche un peu le tapis de l'hémicycle.
   « A 2 h. 40, il embrasse les marches de la Tribune ; vers 4 h. il se tourne vers l'est — représenté ici par la droite de la Chambre — et fait ses dévotions du côté de la Mecque.
   « Ces petites cérémonies continuent pendant les divers scrutins : tous les tapis ont les honneurs du baiser oriental.
   « A 4 h. 20, le député mahométan quitte la salle des séances, traverse le Salon de la Paix, où il est l'objet de la curiosité des Infidèles, salue encore une fois la porte de la rotonde — la Sublime Porte — et embrasse de tout son cœur, comme une vieille connaissance retrouvée, l'escalier du perron. »
   Après le burnous et les manifestations de sa foi, les ablutions. Les Parisiens n'en reviennent pas.
   « ...Au coin de la rue de Bourgogne, il a fait une nouvelle prière. A ce moment, le député-musulman était entouré d'une centaine de personnes qui l'ont salué respectueusement.
   « Telle fut la première journée de « l'Envoyé de Mahomet.»

                    (Le Radical, 14 janvier 1897)

   « Le Dr Grenier prend le boulevard St-Germain et se dispose à regagner son domicile à pied. C'est là que le rejoint un de nos confrères du Matin à qui nous empruntons ses impressions.
  — Vous partez avant la fin de la séance, monsieur le député ?
  — Oui, j'ai des prières à dire.
  — Alors, tous les jours, vous quitterez la Chambre à 4 heures et demie ?
  — Je suis plus tranquille chez moi pour prier. Cependant je verrai si dans l'avenir il m'est possible d'accomplir à la Chambre même tous mes devoirs religieux. A ce propos, on croit que lorsque je me prosterne. Je baise le sol. Mais pas du  tout ! Je n'embrasse point le sol ; je me prosterne et c'est assez.
Et quelles impressions emportez-vous ne cette première séance ?
Des impressions excellentes. Mes collègues ont été fort aimables et bienveillants.
Mais n'ont-ils pas souri de votre costume et de vos génuflexions ?
   — Cela n'a pas d'importance, et, d'ailleurs, cela passera. »

      (La Gazelle de France, 14 janvier 1897). (à suivre)


[1] philoso-politique : mot de substitution pour éviter de prononcer le mot : Dieu. Pour reconnaître Sa science et Sa toute-puissance et volonté. 
[2] L’Islam une secte ?
[3] importante constatation.
[4] et berbère. L’Algérie étant un pays berbèro-arabe. Berbère d'origine, puis l'ouverture à l'Islam a amené, et selon une politique de l'époque de certains Califes, certaines gens de tribus arabes de l'Arabie, de la province de Châm. De même, le "retour" précipité de nombreuses personnes d'Espagne (d'origine arabe), la "piraterie d'Alger" a drainée également de nombreuses personnes d'Europe du Sud, d'esclaves en tout genre. 
[5] Personne qui fait un étalage intempestif d’un savoir mal assimilé.
[6] Homme simple, de qualité, éclairé.
[7] Robert Bichet de remarquer : En parlant de « Kabyle » et de « fils de l’Orient » à coup sûr, le journaliste en « rajoute ». En réalité Philippe Grenier est un Comtois, qui a le type comtois, le geste lent et le parler lourd de Franche-Comté, et qui sait persuader et séduire. C’est que souligne un rédacteur du Temps :
   « Le docteur Grenier a l’abord des plus sympathiques. Sa voix un peu lourde, le geste qui est lent, les yeux chauds et francs semblent caresser l’interlocuteur pour le persuader et le séduire… » (Op. cit.)
[8] islamique.
[9] soit un homme de qualités.
[10] en raison de son habit.
[11] dialectal d’Afrique du Nord : beaucoup.
[12] Idem. Négation : il n’y a pas.
[13] de : arabe + bico. Un bico : mot vulgaire pour désigner, en général, l’homme algérien arabe. Mot employé courament après l'Indépendance.
[14] (de l’arabe : mahboul). Pop. fou. Soit : Ça deviendrait de la Folie !
[15] Ce débat était consacré à la censure qui existait alors, et qui avait, entre autre, on l’a vu, interdit un couplet dans une chanson intitulée Le bain de pied visant le docteur Grenier. Ce débat s’était instauré à l’initiative d’un Franc-Comtois, Charles Couyba, député de la Haute-Saône, qui, à l’occasion de l’examen du budget avait présenté un amendement tendant à la suppression de la censure… » (Op. cit). L’amendement Couyba mis aux voix sera, en fait, rejeté.
[16] D. Benthami, alors étudiant algérien à Paris a été pris comme secrétaire par le nouveau député (précision fournie par Z. Bentabed, président de "Connaître l'Islam").
[17] N’est-ce pas un problème d’actualité à notre époque ? Notamment avec le voile ? Il y a plus de cent ans, le vêtement d’un homme passionnait les foules bibliques (croyantes & incroyantes). Ne se demande-t-on pas, pour certains, ce qui se cache derrière le voile ?
[18] A notre époque, avec la loi de 1905, et des nouvelles lois en vigueur, que dirait-on de lui ?
[19] même remarque, de notre temps, avec le voile. Et comme à l’époque, n’est-ce pas le Partissisme des droites qui ouvrira le ballet, sous la demande express des gens du monde toranique en France ? Le monde toranique ne pouvant supporter Et accepter la Religion divine : l’Islam, et son établissement en Terre d’Europe. Garde sacrée ? nous dit-on, du monde toranique ! Du monde biblique. 
[20] entendre : la vedette. On allait faire honneur, à travers son habit, à sa religion.
[21] Paix sur vous !
[22] quel honneur !
[23] de confession biblique.
[24] Loc. verbale. Litt. briller dans le monde, être à la mode.
[25] Entendre : salamou alaikoum : sur vous la Paix !


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11/05/07 .

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